Laboratoire de Chimie Bactérienne UMR 7283

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Extrait de Nos demeures sacrées

Quand Jacques Senez a pénétré pour la première fois au CRISM (rue Saint-Sébastien), il a lu sur le mur de l’escalier une inscription que par la suite, il devait relire chaque jour pendant des années. C’était une citation d’un discours de Louis Pasteur : «Prenez intérêt à ces demeures sacrées quel’on désigne du nom expressif de laboratoires.
Demandez qu’on les multiplie et qu’on les orne. Ce sont les temples de l’avenir, de la richesse et du bien être. C’est là que l’humanité grandit, se fortifie et devient meilleure.»
D’où le titre de ses mémoires «Les demeures sacrées».

Je rêvais de devenir microbiologiste, comme mon père, et ce rêve se concrétisa lorsqu’une lettre de Marcel Raynaud m’apprit qu’il m’avait trouvé une place de stagiaire à l’Institut Pasteur. Nous étions en novembre 1942. Mon patron à l’hôpital de La Conception, Paul Giraud, m’accorda un congé d’une année et je pris le train pour Paris. Dès le lendemain de mon arrivée, j’allai à l’Institut Pasteur, parcourant pour la première fois un chemin qui devait me devenir familier. Rien ou presque n’a changé depuis. Toujours, au sortir du métro, le même kiosque à journaux et, sur le boulevard Pasteur, les mêmes maisons, les mêmes arbres malingres, si immuables qu’ils semblent artificiels. Au coin de la rue du Dr Roux, toujours la même pharmacie dont l’enseigne, peinte sur un mur aveugle, sert de repère pour indiquer aux chauffeurs de taxi fraîchement immigrés où tourner pour arriver à l’Institut Pasteur. De part et d’autre de la rue, les mêmes grilles bordent toujours les mêmes bâtiments Second Empire, la microbiologie à gauche, la biochimie à droite. La place que Marcel m’avait obtenue était au laboratoire des bactéries anaérobies, dirigé par André-Romain Prévot.

Depuis la grande époque pastorienne, l’Institut Pasteur s’était quelque peu assoupi sur ses lauriers. Un jour, André Boivin me dit que deux ou trois ans avant la guerre il avait fait visiter l’illustre maison à Topley, un éminent bactériologiste anglais. Il lui montra la chambre de Pasteur, sa salle à manger, et les ballons de ses expériences sur la génération spontanée, sans oublier la crypte pharaonique où il est enterré. À la fin de la visite, Topley dit : « Oh ! Je vois ce que c’est. C’est la maison d’un dieu mort et tout le monde marche sur la pointe des pieds, de peur de le réveiller. Mais les dieux morts ne se réveillent jamais. » Sans doute cette cruelle remarque reflétait le léger agacement d’un Anglais devant les outrances de l’hagiographie pastorienne. Quant au fond, Topley n’avait pas tout à fait tort. Mais il ne pouvait deviner qu’à l’Institut Pasteur, comme ailleurs dans le monde, de grandes choses couvaient sous une torpeur apparente et que la Belle au Bois dormant allait bientôt se réveiller.

Mon nouveau patron, Prévot, était grognon et souvent amer, mais d’une parfaite courtoisie pour ses élèves. Ses deux principaux sujets de conversation étaient ses rhumatismes et son prédécesseur, Weinberg, dont il avait été longtemps l’assistant et le souffre-douleur. Il racontait comment Weinberg s’était introduit dans l’intimité des Rotschild et se faisait prêter leur Rolls lorsqu’il allait voir un ministre ou un ambassadeur. « C’était fréquent, ajoutait-il, car il intriguait partout et sans cesse. Et avec ça, d’une ignorance crasse. Figurez-vous qu’un jour il me convoqua dans son bureau pour me parler d’un article qu’il venait de lire, ce qui lui arrivait rarement. Il me demanda ce que signifiait ce N majuscule dont il était fait plusieurs fois mention. “Mais, lui dis-je, c’est l’azote !” Il n’avait plus ouvert un livre de chimie depuis cinquante ans, et pour lui l’azote c’était toujours Az ».

Dans le domaine des anaérobies, Prévot s’était acquis une réputation internationale. Son grand œuvre était une nouvelle classification des bactéries anaérobies, basée à la fois sur des caractères morphologiques et biochimiques, ce qui était très nouveau et me séduisait. À cette époque où la chromatographie n’existait pas encore, les méthodes analytiques étaient fastidieuses et ardues, et je passais de longues journées à analyser des mélanges d’acides organiques par distillation fractionnée. J’apprenais aussi à isoler les bactéries anaérobies en culture pure, ce qui devait par la suite me rendre de grands services.

Il y avait à l’Institut Pasteur d’autres personnages hauts en couleur, mais celui qui s’apprêtait à réveiller la Belle au Bois dormant et dont tout le monde parlait à l’Institut, c’était André Lwoff. Ayant à peine atteint la quarantaine, il venait d’être nommé chef de service et travaillait sous les combles du bâtiment de biochimie dans quelques petites pièces mansardées, où, avec l’aide de sa femme Marguerite et de quelques collaborateurs, il avait découvert les facteurs de croissance microbiens et allait bientôt découvrir les prophages. Comme la plupart des pastoriens d’alors, il avait fait des études médicales avant de se consacrer à la recherche. Sous la direction d’Édouard Chatton, il avait tout d’abord étudié les protistes marins à Banyuls et à Roscoff, et ses travaux dans ce domaine font toujours autorité. Comme le dit François Jacob, qui trace de lui, dans La Statue intérieure, un portrait saisissant, c’était un grand seigneur aussi bien par l’élégance des manières et de la parole que par l’élévation de la pensée. À l’époque dont je parle ici, je ne le connaissais que par ouï-dire, sans jamais avoir osé l’approcher.

Je ne rencontrai pas non plus Jacques Monod. Il n’avait pas encore rejoint Lwoff dans son grenier et était toujours à la Sorbonne. Quant aux autres personnages destinés à rejoindre Lwoff dans son grenier, eux non plus n’étaient pas encore à l’Institut Pasteur. François Jacob était à Londres, dans les Forces françaises libres, et Élie Wollman se cachait à Toulouse.

(…)

C’est au début de l’année 1947 que je rencontrai François Canac qui, spécialiste en acoustique, avait dirigé à l’arsenal de Toulon le centre de recherche de la marine. Après le sabordage de la flotte, ce centre avait été dissous par les Allemands et Canac avait été recueilli avec tout son personnel par le CNRS, alors dans sa première enfance. Ils avaient échoué à Marseille, rue Saint-Sébastien, dans l’ancien collège de jésuites où mon père avait fait ses études et qui, depuis le petit père Combes et la loi de séparation, était resté inoccupé. De ce relogement de fortune était né le CRSIM, initiales du Centre de recherches scientifiques industrielles et maritimes.

Canac, à qui je dis que j’étais microbiologiste, m’invita à venir le voir au CRSIM. En pénétrant pour la première fois dans ce sombre bâtiment, je me souvins de mon père qui y avait été pensionnaire, et je pensai à lui en gravissant un grand escalier où je l’imaginais, descendant sagement en rangs, sous la conduite d’un père jésuite, pour aller jouer dans la cour de récréation plantée de gros platanes qu’il avait sans doute connus beaucoup plus petits. Sur le mur de l’escalier il y avait une inscription que, par la suite, je devais relire chaque jour pendant des années. C’était la citation d’un discours de Pasteur, dans le style suranné qui, au siècle dernier, était de mise pour les distributions de prix. Elle glorifiait « ces demeures sacrées que l’on désigne du nom expressif de laboratoires » et que Pasteur, employant comme la vieille marquise de Cambremer la règle des trois adjectifs, qualifiait de « temples de l’avenir, de la richesse et du bien-être », où « l’humanité grandit, se fortifie et devient meilleure ». Je parlai à Canac de mon stage à l’Institut Pasteur, et il me proposa d’entreprendre au CRSIM des recherches sur la corrosion biologique, ce que j’acceptai aussitôt. À cette époque où l’équipement scientifique des laboratoires de microbiologie était encore sommaire, celui que je trouvai rue Saint-Sébastien l’était plus encore qu’ailleurs. C’est pourquoi je décidai de travailler sur les bactéries sulfato-réductrices. Elles avaient été découvertes par Beijerinck au début du siècle, et ce que j’en savais me paraissait fournir un bon sujet de recherche, accessible aux modestes moyens techniques dont je disposais. Ce sont ces bactéries qui, proliférant dans la vase des marais et les sédiments marins, produisent l’hydrogène sulfuré, dont l’odeur d’œuf pourri empeste l’air de Venise en été. Mes recherches commencèrent et Canac me fit alors nommer attaché de recherche à temps partiel, et c’est ainsi que débuta ma carrière au CNRS.

À l’Université nouvelle, j’avais fait la connaissance de Georges Petit. Lui aussi communiste, il était professeur de zoologie à la faculté Saint-Charles et dirigeait la station marine d’Endoume. Pour y aller, on prenait le tramway de la Corniche et, par un lacis de ruelles bordées de cabanons, on arrivait à un petit bâtiment de deux étages à la façade rongée par les embruns. En face, le château d’If et les îles du Frioul, blanches et dénudées, émergent de l’eau bleue, comme si la mer s’était retirée et comme si la rade immense était un de ces lacs de barrage où, en été, on voit ressortir les ruines des villages engloutis. Au loin, le phare du Planier. À gauche, les hautes collines de Marseilleveyre, prolongées par le profil dentelé de l’île Maire et par son Tiboulen, petit récif dont la silhouette bossue ressemble à un dromadaire accroupi sur l’horizon. De l’autre côté de la baie largement ouverte, la côte descend lentement vers le cap Couronne et l’estuaire du Rhône. Vaste et admirable paysage purement minéral, dont Georges Suarès disait qu’il est comme on imagine la Grèce et comme elle devrait être.

Petit s’intéressa à mes projets de recherche et m’encouragea à étudier les bactéries marines sur lesquelles, à cette époque, on ne savait pas grand-chose. Il avait un petit navire océanographique et m’emmena faire avec lui quelques sorties dans l’étang de Berre. On l’atteignait par le canal souterrain du Rove, dont l’entrée se trouve à l’Estaque, tout à l’extrémité du port de commerce. Le bateau s’enfonçait dans les ténèbres et le halètement de son moteur diesel se répercutait sous la voûte qui, depuis, s’est effondrée et n’a jamais été restaurée. Au bout de longues minutes, on débouchait enfin dans l’étang ensoleillé. Se penchant au bord de l’embarcation, on voyait parfois d’innombrables méduses translucides, aux tentacules frangées d’un liseré violet, se déplaçant toutes ensemble vers une destination mystérieuse. Petit récoltait du plancton, et moi des échantillons d’eau et de vase que je ramenais rue Saint-Sébastien.

Pour isoler les bactéries sulfato-réductrices, j’utilisais les méthodes qui avaient déjà permis à Beijerinck et à Winogradsky de découvrir les micro-organismes responsables des grands cycles naturels du soufre et de l’azote. Rien de plus simple que le principe de ces méthodes. Elles consistent à ensemencer un peu d’eau ou de terre dans un milieu de culture où la seule substance nutritive est celle que l’organisme à isoler est seul à pouvoir utiliser pour sa croissance. Ainsi favorisé, cet organisme se développe préférentiellement, de sorte que, en répétant plusieurs fois l’opération, il finit par prédominer très largement, même si l’inoculum initial n’en contenait que quelques individus parmi des millions d’autres. Une goutte de culture étalée sur le même milieu, solidifié par l’agar ou un gel de silice, donne alors naissance à des colonies presque toutes formées par la bactérie recherchée et, par repiquage d’une d’elles en milieu liquide, on obtient enfin une culture pure. Par ce truc qui permet au bactériologiste de retrouver une aiguille dans une meule de foin, j’isolais quelques souches de bactéries sulfato-réductrices dont, par la suite, je devais étudier la physiologie et les activités biochimiques pendant de nombreuses années.

(…)

Quelque temps plus tard, ce fut l’affaire Lyssenko. Elle débuta par un article des Lettres françaises, l’hebdomadaire d’Aragon, qui annonçait à son de trompe la naissance en URSS d’une « science nouvelle ». Il y était dit qu’à l’Académie soviétique d’agriculture venait de se tenir un grand débat au cours duquel Lyssenko, un biologiste dont personne en France n’avait entendu parler, avait révolutionné à la fois l’agronomie, la génétique et l’épistémologie tout entières. D’après l’article, Lyssenko, s’inspirant de Mitchourine, un autre inconnu, avait réussi à accroître prodigieusement le rendement du blé, en le faisant germer dans des conditions artificielles de température et d’humidité. Il prétendait avoir ainsi démontré la vieille théorie de Lamarck sur la transmission héréditaire des caractères acquis sous l’influence du milieu, et il en tirait argument pour attaquer violemment Mendel, Weismann, Morgan et les autres fondateurs de la génétique classique.

Pour celle-ci, les caractères héréditaires de tous les êtres vivants sont déterminés par des facteurs spécifiques, les gènes, dans lesquels réside le pouvoir de reproduction conforme de l’individu et de l’espèce. Tout changement d’un de ces caractères implique nécessairement la modification du gêne correspondant, c’est-à-dire une mutation. Celle-ci peut être spontanée ou induite par divers agents physiques et chimiques, tels que les rayons x, la lumière ultra-violette ou la colchicine. Mais, quelle que soit l’origine de la mutation, la nature du gène muté et donc du caractère modifié s’opère toujours au hasard. En conséquence, l’évolution des espèces, découverte par Darwin, ne peut s’expliquer que par des mutations sîles du Frioul, blanches et dénudées, émergent de l’ aléatoires, et le seul rôle du milieu extérieur est de sélectionner celles de ces mutations qui, étant favorables à l’espèce, lui permettent de mieux affronter la concurrence vitale. De cette distinction fondamentale entre les déterminants de l’hérédité et leur expression somatique, ou, comme disent les généticiens, entre génotype et phénotype, il résulte que ni un chien dont on a coupé la queue, ni un manchot ayant accidentellement perdu un bras, ni une céréale amenée à germer plus précocement par les conditions du milieu, et cela même pendant de nombreuses générations successives, ne peut transmettre ces caractères phénotypiques à leur progéniture.

Pour Lyssenko, nier la transmission héréditaire des caractères acquis sous l’influence du milieu revenait à nier que l’homme puisse modifier la nature à son profit, ce qui était incompatible avec les fondements mêmes du marxisme et du matérialisme dialectique. Pis encore : la sélection naturelle des mutations était une déviation métaphysique et bourgeoise du darwinisme. Inspirée de Malthus, elle légitimait la raison du plus fort et conduisait tout droit au racisme, de sorte que ceux qui la professaient et qui persisteraient à le faire se classaient de fait parmi les héritiers du nazisme.

Dans les jours qui suivirent l’article des Lettres françaises, une ardente polémique s’engagea dans la presse. Le journal Combat procéda à une grande enquête auprès des plus éminents biologistes. Bien qu’à l’époque ils fussent presque tous membres ou plus ou moins compagnons de route du Parti, leurs réponses allèrent d’une réserve embarrassée, comme celle de Jean Rostand, à une vive indignation. Les plus véhémentes furent celle d’un généticien chevronné, Maurice Daumas, et celle de Jacques Monod, consulté par Combat à la fois pour sa notoriété scientifique naissante et pour son rôle de premier plan dans la libération de Paris, aux côtés des communistes. Tous deux qualifiaient de falsification grossière les thèses de Lyssenko sur la génétique classique et dénonçaient, dans les procédés d’intimidation employés pour imposer sa pseudo-science comme vérité d’État, un terrorisme intellectuel qui ramenait au temps de l’Inquisition et au procès de Galilée.

Voulant en savoir davantage sur le fond de l’affaire, je lus le compte rendu intégral de la troisième session de l’Académie soviétique d’agriculture. Sa lecture, qui me prit plusieurs jours, me consterna. Dans le rapport-fleuve de Lyssenko, je ne trouvai aucune preuve expérimentale pour réfuter la génétique classique, ni pour démontrer la réalité de cette transmission des caractères acquis sur laquelle reposait la nouvelle « biologie mitchourinienne ». Plus encore que ce discours en langue de bois, tissu d’affirmations péremptoires, dont d’autres que moi ont depuis épluché les contre-vérités, ce qui me consterna furent les nombreuses interventions qui s’étaient succédées pendant les huit journées de la session. D’une platitude écœurante, elles donnaient l’impression d’une meute se précipitant à la curée pour se partager les dépouilles des « mendéliens-morganistes ». Ceux-ci, terrorisés, s’étaient tus. Un seul avait cependant osé exprimer quelques timides critiques et son intervention avait été plusieurs fois interrompue par les lyssenkistes. Le lendemain, il était revenu à la tribune. Ce qu’il allait dire, avait-il déclaré, était sans aucun rapport avec l’article de la Pravda, paru la veille, dans lequel le camarade Jdanov avait fait connaître la totale approbation de Lyssenko par le camarade Staline. Mais, après une nuit de réflexion, il avait soudain compris ses erreurs et se rangeait sans réserve aux côtés du camarade Lyssenko. Dans sa résolution finale, assortie d’une adresse dithyrambique à Staline, qualifié de « plus grand savant de tous les temps », le congrès demandait unanimement la réorganisation de fond en comble de la biologie soviétique et une révision complète des programmes d’études, encore imprégnés de « mendélisme-morganisme ».

Cette irruption fracassante de l’idéologie politique dans le temple sacré de la science me parut sacrilège et en complète contradiction avec le marxisme pour lequel je m’étais enthousiasmé parce que j’avais cru y trouver le triomphe de la raison, de l’humanisme et de l’objectivité scientifique. La même année, le procès Kravtchenko révélait au monde entier le véritable visage du paradis soviétique. Je cessai d’aller aux réunions de cellule et ne renouvelai pas ma carte du Parti. Lorsqu’il m’arrive de la retrouver au fond d’un tiroir, je me demande, non sans un peu de nostalgie pour mes illusions perdues, ce que j’étais allé faire dans cette galère.

En URSS, le lyssenkisme prit rapidement des proportions délirantes. Un de ses fanatiques, Bochyan, dont on découvrit plus tard que c’était un faussaire, proclama que grâce à la biologie mitchourinienne, il avait transformé réversiblement des virus en bactéries et obtenu celles-ci à partir des antibiotiques qu’elles produisent. Une autre biologiste, Olga Lepechinskaia, prétendit avoir converti des cellules végétales en cellules animales. S’en prenant à Pasteur, qu’elle traitait d’idéaliste et de réactionnaire, elle affirma avoir démontré la génération spontanée d’infusoires dans des décoctions de foin, ce qui lui valut les félicitations de l’Académie des sciences et le prix Staline.

Débordant le cadre de la biologie, les partisans de Lyssenko partirent à l’assaut de toutes les autres branches de la science. Au nom du matérialisme dialectique, la cybernétique et le freudisme furent mis à l’index. Einstein et la mécanique quantique furent un moment visés, mais les physiciens soviétiques réagirent efficacement en menaçant de ne plus travailler à la bombe atomique. Par contre, en biologie, le désastre fut total. L’enseignement de la génétique classique fut interdit et les manuels retirés des bibliothèques. Les généticiens récalcitrants ou simplement accusés de tiédeur furent chassés des universités et plusieurs d’entre eux déportés en Sibérie.

Le règne tyrannique de Lyssenko sur la biologie et l’agriculture soviétiques survécut à la mort de Staline et continua jusqu’à la destitution de Khrouchtchev en 1964, soit pendant près de vingt années. Le bilan fut d’autant plus catastrophique que cette période coïncida avec la naissance en Occident de la biologie moléculaire et la confirmation éclatante qu’elle apporta à la génétique classique. La biologie soviétique prit ainsi un énorme retard qu’elle n’a pas encore rattrapé aujourd’hui, trente ans plus tard. Quant aux prétendues découvertes agronomiques de Lyssenko, elles se sont toutes soldées par des désastres économiques, ce qui a d’ailleurs joué un rôle décisif dans l’éviction de Khrouchtchev.

J’ai vu Lyssenko à Moscou, peu après sa disgrâce. C’était au restaurant de l’Académie des sciences, tout au bout de Leninski-prospect. Quand il vint s’asseoir tout seul, à une table voisine de la nôtre, les collègues soviétiques avec qui je déjeunais me chuchotèrent son nom très bas et sans oser le regarder, comme s’ils avaient encore peur de lui. Il était très maigre, avec des joues creuses, des lèvres minces, une chevelure en broussaille et des yeux noirs et brillants profondément enfoncés dans leurs orbites. Son regard fixe d’illuminé me fit froid dans le dos.

Quelques années plus tard, je reçus chez moi à Marseille le secrétaire scientifique de l’Académie soviétique des sciences, Georges Scriabine. En sa qualité d’apparatchik de haut rang, il voyageait flanqué d’un « secrétaire », qui était visiblement un agent du KGB, et qui trimbalait partout une grosse serviette bourrée de boîtes de caviar et de poupées russes que son patron distribuait à ceux qu’il visitait. En se levant de table pour aller prendre le café, Scriabine passa devant ma bibliothèque et y prit un livre au hasard. C’était la traduction française de Grandeur et chute de Lyssenko, l’ouvrage célèbre dans lequel Jaurès Medvedev rapporte en détail les péripéties de ce drame à la fois sinistre et grotesque. Scriabine était un de ceux qui, à l’Académie des Sciences, avaient le plus adulé Lyssenko et qui, à l’époque de cette anecdote, avaient exilé Sakharov à Gorki. Sans mot dire, il replaça brusquement le livre sur son étagère, comme s’il lui avait brûlé la main.

Lyssenko a longtemps continué à susciter d’ardentes polémiques dans le microcosme intellectuel. Les philosophes marxistes, pour la plupart normaliens et disciples d’Althusser, avaient publié à la Nouvelle critique une série retentissante d’articles opposant, au nom de la lutte des classes et du matérialisme historique, la science prolétarienne à la science bourgeoise, et cette théorie était aussitôt devenue le cheval de bataille idéologique du Parti. L’Université nouvelle organisa, à Marseille, sur le thème « science et marxisme », un grand débat auquel je participai. La réunion était présidée par Laurent Casanova qui était alors le responsable des intellectuels au Bureau politique du PCF, et la pâle réplique du Jdanov soviétique. Un des orateurs était Jean Kanapa, un normalien membre du Comité central et étoile montante des théoriciens du Parti. Il ouvrit la séance par une apologie en langue de bois de la science soviétique et de ses découvertes agronomiques. Puis vint Jean Toussaint Desanti, lui aussi normalien et principal propagandiste, avec Francis Cohen et Raymond Guyot, de la théorie des deux sciences. Lorsque la discussion fut ouverte, je demandai la parole. Je dis que j’avais lu avec beaucoup d’attention le compte rendu de l’Académie de l’agriculture soviétique et que j’avais été profondément choqué par le dogmatisme des attaques de Lyssenko contre la génétique classique. En effet, ajoutai-je, j’étais de ceux pour qui le but du marxisme était d’assujettir l’analyse historique à la démarche scientifique et à sa règle fondamentale suivant laquelle le seul critère de la connaissance objective réside dans la méthode expérimentale. De sorte que lui substituer des considérations purement métaphysiques sur le matérialisme historique me paraissait mettre la charrue avant les bœufs et revenir à la pire scolastique moyenâgeuse. Mon intervention tomba dans un silence glacial et ce fut la dernière fois que j’assistai à une réunion du Parti.

Il a fallu attendre encore la mort de Staline, le rapport Khrouchtchev et la tragédie de Budapest pour que les gros bataillons des intellectuels membres et sympathisants communistes commencent à déserter en masse. Quant à Laurent Casanova, Kanapa et Desanti, ils devaient bientôt être exclus pendant les purges des années soixante et passer à la trappe ubuesque par laquelle disparurent les uns après les autres tout ce qui restait d’intellectuels parmi les dirigeants du Parti. Peu avant la perestroïka, Althusser lui-même finit par confesser ses désillusions et son désarroi en disant : « La philosophie marxiste, fondée par Marx dans l’acte même de sa théorie de l’histoire, est en grande partie encore à constituer. » Peut-être cette tâche s’accomplira-t-elle enfin au cours du prochain siècle et viendra-t-elle ainsi combler l’immense vide idéologique ouvert par l’effondrement du communisme ? Peut-être aussi l’histoire reconnaîtra-t-elle dans le désastre épistémologique de l’affaire Lyssenko le premier coup mortel que l’idéologie marxiste-léniniste s’est elle-même porté et qui a précipité la fin de ce « colosse aux pieds d’argile » ?

(…)

À peine étais-je revenu de mon premier voyage en Israël que me parvint une lettre tout à fait inattendue. Elle venait d’André Lwoff que je connaissais à peine de vue pour l’avoir quelquefois croisé dans les couloirs de l’lnstitut Pasteur. En quelques lignes il me disait que, chargé par le CNRS d’examiner mon dossier, il s’y était intéressé et m’avait fait attribuer une bourse d’étude à l’étranger pour une durée d’un an à compter du premier janvier suivant. Comme on était déjà en novembre, le temps pressait et je pris aussitôt le train pour Paris afin d’en savoir davantage. En montant l’escalier étroit qui conduisait chez Lwoff, dans les combles de l’lnstitut Pasteur, j’étais extrêmement intimidé par ce qu’on m’avait dit de lui et aussi anxieux que lorsqu’au collège des jésuites j’étais convoqué par le père supérieur. Tout au bout d’un long corridor encombré d’appareils et dans lequel flottait l’odeur pénétrante des laboratoires de bactériologie, une secrétaire m’introduisit auprès de Lwoff. Très raide et la tête droite, il était assis, les deux mains posées à plat sur un bureau soigneusement rangé. Il me toisa un instant en silence avant de me faire asseoir et je m’enhardis assez pour lever les yeux sur lui. Il portait la blouse blanche aux initiales de l’lnstitut Pasteur que les pastoriens arborent comme une robe sacerdotale. Ses yeux bleus, son teint coloré, son menton un peu fuyant, ses cheveux blonds et bouclés, coupés très courts, me firent penser au chanteur Charles Trenet et cette ressemblance incongrue acheva de me mettre à l’aise. lnterrogé sur mes aspirations scientifiques, je répondis que j’étais fasciné par les découvertes de Winograsky et de Beijerinck sur le rôle des bactéries dans les milieux naturels. Lwoff m’encouragea à poursuivre dans cette voie. « Toutefois, ajouta-t-il, il est clair que vous avez encore beaucoup à apprendre et c’est pourquoi j’ai pensé que passer un an à l’étranger vous fera le plus grand bien. » Comme je lui demandais où il voulait que j’aille, il me répondit : « Le mieux serait évidemment aux États-Unis, mais à votre retour, vous ne manqueriez pas de me réclamer les mêmes moyens que ceux dont on dispose là-bas, et je ne serais pas en mesure de vous les faire avoir dans votre petit labo de Marseille. Par contre, en Angleterre, vous aurez une chance de voir comment les Anglais, avec seulement quelques tubes à essai, parviennent à obtenir des prix Nobel. » Je lui demandai enfin ce qu’il me conseillait de faire pendant ce séjour. « Bien entendu, il est inutile de partir à l’étranger pour apprendre la microbiologie et la biochimie. Tout cela se trouve dans les livres et les revues scientifiques, et si vous ne saviez pas l’y trouver, c’est que je me serais trompé sur vous. Non ! Voyez simplement ce que font les Anglais, apprenez des techniques et, de retour chez vous, tâchez d’en tirer le meilleur profit. Je vous souhaite bon voyage et à l’année prochaine. » L’entretien était terminé.

Au moment de ma visite, Lwoff venait de faire une découverte dont, jugeant sans doute que j’étais trop novice pour en comprendre l’importance, il ne me parla pas. Pourtant, la découverte du prophage eut aussitôt un grand retentissement. En effet, la démonstration qu’un virus, le phage tempéré, peut s’insérer dans le génome bactérien ouvrait de nouvelles perspectives, notamment quant à l’hypothèse suivant laquelle certains cancers sont dus à l’intégration d’un virus dans le génome humain. En ce qui concerne la lysogénie, il restait encore à expliquer pourquoi le prophage demeure latent et pourquoi les bactéries lysogènes sont immunisées contre une sur-infection par le phage. C’est ce qui n’allait pas tarder à être élucidé par Jacques Monod, Élie Wollman et François Jacob. Lors de mon entrevue avec Lwoff, je ne savais pas encore que les deux premiers travaillaient déjà dans son laboratoire. Quant à Jacob, il les rejoindrait l’année suivante.

Depuis, j’ai bien souvent revu André Lwoff dans son grenier de l’lnstitut Pasteur qui allait devenir aussi célèbre que le hangar où Pierre et Marie Curie ont découvert le radium. Pendant plusieurs années j’ai siégé au CNRS dans la même commission que lui et il a longtemps présidé le comité de direction de mon laboratoire. Mais, aujourd’hui encore, il m’intimide autant qu’au premier jour. Comme le dit François Jacob dans ses mémoires, il a, pour ceux qui trouvent grâce à ses yeux et dont j’ai eu la chance d’être, une extrême générosité de cœur et une grande indulgence, mais sans jamais se départir d’une attitude réservée et un peu hautaine, qui continue à me troubler chaque fois que je suis en sa présence. Même après tant d’années, je ne puis toujours pas m’empêcher de lui dire « Monsieur » sur le ton déférent d’un jeune interne des hôpitaux s’adressant à son patron. Je ne suis pas le seul parmi ses familiers à être intimidé par Lwoff et je ne connais guère que Monod et Jacob qui aient osé l’appeler par son prénom. Tous redoutent l’acuité de son jugement et ses remarques ironiques sur une idée qu’il estime fausse ou lorsque, en puriste de la langue, il relève une tournure fautive, un mot impropre ou un anglicisme abusif. J’ai conservé une lettre que je lui avais envoyée pour lui demander un rendez-vous et qu’il m’avait retournée en la corrigeant, y ajoutant simplement au bas de la page, dans le style laconique qu’il affectionne, les deux mots « À bientôt » suivis de sa signature. Quant à ceux, fussent-ils de puissants mandarins, qu’il n’aime ou n’estime pas, il est parfois à leur égard d’une franchise acerbe et d’une intransigeance qui lui ont valu de n’entrer à l’Académie des sciences que tardivement, et seulement après que le prix Nobel lui en eut forcé la porte.

(…)

Je me suis souvent demandé si la fable Peter Pan, le petit garçon qui ne voulait pas grandir pour pouvoir s’amuser toujours, ne rejoint pas le mythe universel de l’angoisse humaine devant la mort, et si sa signification profonde n’est pas que seul l’enfant échappe à cette obsession parce que, plus encore que les jeux, sa véritable grâce d’état est de se sentir immortel. Sans doute aussi y a-t-il dans le subconscient du scientifique et plus généralement de tous ceux qui se consacrent à la recherche ou à la création artistique, un Peter Pan qui les pousse à prolonger indéfiniment dans le domaine de l’esprit leur jeunesse et l’illusion d’immortalité qu’elle comporte. Dans son discours de remerciements pour le prix Nobel, André Lwoff exprimait cette même idée en disant : « Si je suis ici aujourd’hui, c’est parce que je me suis amusé toute ma vie ; car, de toute évidence, la recherche scientifique participe de l’activité ludique. » Parmi les hommes, il en est cependant d’autres, tels Napoléon et Rastignac, qui ignorent ou refoulent le complexe de Peter Pan. Ceux-là sont les conquérants de l’argent et du pouvoir et, depuis toujours, hélas, les maîtres du monde.

(...)

Mon séjour en Angleterre, qui avait débuté par une tempête de neige, s’acheva dans un brouillard si épais qu’on n’y voyait pas à dix mètres. J’avais projeté de me rendre aux Pays-Bas en avion, mais je dus me résigner à prendre le train pour Harwich, puis un bateau pour Hook van Holand où je débarquai par un petit matin blême et glacial. Une demi-heure plus tard, j’arrivai enfin à la Mecque de la microbiologie, à Delft, où une cinquantaine d’années après que la lunette de Galilée eut ouvert à la science l’infiniment grand, Antoinie van Leeuwenhoek découvrit l’infiniment petit : des « animalcules » identifiés de nos jours comme plusieurs espèces d’infusoires et même de bactéries.

Kluyver m’accueillit chaleureusement et, comme on était en période de vacances universitaires, il en profita pour m’accorder quotidiennement, pendant la semaine que dura ma visite, plusieurs heures d’entretien en tête-à-tête. Accrochée au mur de son bureau, il y avait une photographie de Beijerinck prise peu avant sa retraite. Vêtu d’un costume noir un peu frippé sur lequel contrastait la blancheur d’un col cassé, il se tenait à demi penché devant un microscope. Son visage carré et sévère, profondément creusé de rides amères, était tourné vers le photographe qui venait de le déranger dans son travail et, à travers des lunettes rondes à fine monture métallique, il jetait sur l’intrus un regard courroucé. D’après tous ceux qui l’ont connu, c’était là son air habituel. Atrabilaire, intransigeant et égotiste, il ne vivait que pour la science et il estimait qu’un véritable chercheur ne devait pas se marier. Un de ses biographes raconte qu’il avait, un jour, surpris un étudiant et une étudiante en train de s’embrasser et que sa crise de fureur avait alors « dépassé toute mesure raisonnable ». Il pourchassait les fumeurs aussi rageusement que le faisait Pasteur dont on dit qu’à l’École normale, il lui arrivait de passer une main par-dessus la porte des toilettes pour arracher une cigarette de la bouche d’un de ses collaborateurs.

À la différence de son illustre prédécesseur, Kluyver était d’un calme olympien et d’une exquise courtoisie. Il parlait avec la componction qui sied à un Rector magnificus de l’Université et s’adressait toujours à moi en faisant précéder mon nom d’un « Monsieur » cérémonieux. Sans doute parce que j’étais alors un des seuls jeunes chercheurs dans le monde à suivre isolément et en franc-tireur la voie tracée par l’école de Delft, il m’avait pris en sympathie et, entre deux discussions scientifiques, il faisait de nombreuses digressions sur les sujets les plus divers. Et il émaillait ses propos de profondes réflexions dont certaines ne manquaient pas d’humour. C’est ainsi qu’il me dit un jour : « Tous deux nous sommes des biologistes et nous avons la chance que, dans cette branche de la science, il y a encore beaucoup de questions auxquelles on peut répondre par oui ou non. S’il vous arrivait d’être sur un problème où il n’en serait pas ainsi et, surtout, s’il vous fallait recourir aux statistiques, alors croyez-moi, jeune homme, laissez tomber ce sujet et passez à un autre. »

(…)

En juillet 1955, je devins docteur ès sciences. À cette époque, la soutenance comportait une deuxième thèse, habituellement consacrée à une revue de littérature, et j’avais choisi pour sujet la dégradation microbienne des hydrocarbures. Ce n’était pas sans arrière pensée. En effet, depuis Söhngen, la liste des bactéries et des levures capables de se développer à partir du pétrole s’était allongée. Mais on ne savait à peu près rien des processus chimiques impliqués dans ce métabolisme et je me proposais d’étudier ce nouveau domaine de recherche. Peu de temps après, je reçus de Lwoff une lettre me disant que C. B. Niel faisait un séjour dans son laboratoire et désirait venir me voir pour me parler de mes publications sur les bactéries sulfato-réductrices. Quand il arriva à Marseille, en février 1956, il faisait — 20 °C et, sous un ciel sans nuage, le mistral soufflait en rafales furieuses. Cet hiver-là, tous les oliviers de Provence gelèrent, ce qui ne s’était pas vu depuis des siècles, et il fallut attendre plusieurs années avant qu’ils ne repoussent à partir de leurs souches. Van Niel était, avec Kluyver, le plus illustre représentant de l’école de Delft. Élève de Beijerinck, il avait émigré en Californie et était devenu professeur à l’Université de Stanford. C’est là qu’en 1931, il avait fait une découverte aussi importante pour les connaissances sur l’origine de la vie que celle de l’autotrophie par Beijerinck et Winogradsky. L’existence de micro-organismes photosynthétiques était connue depuis qu’à la fin du siècle précédent un naturaliste allemand, Engelmann, les avait découverts dans des eaux thermales sulfureuses. Mais on les avait longtemps confondu avec les algues uni-cellulaires. Van Niel démontra qu’il s’agissait de bactéries et qu’elles appartenaient à deux groupes, colorés l’un en vert et l’autre en rouge pourpre, suivant que dans leurs cellules prédomine la chlorophylle ou les pigments caroténoïdes qui lui sont fonctionnellement associés. D’autre part, il démontra que chez les bactéries, la photosynthèse comporte l’oxydation des sulfures ou de l’hydrogène sulfuré en sulfate et ne produit pas d’oxygène. Celui-ci provenant exclusivement de la photosynthèse végétale, l’atmosphère primitive de la planète n’en contenait pas, mais par contre, était vraisemblablement riche en hydrogène sulfuré. Il résulte de ces considérations que l’apparition sur la Terre des bactéries photosynthétiques est sans doute antérieure à celle des végétaux chlorophylliens, lesquels ont eux-mêmes précédé les organismes aérobies, c’est-à-dire les animaux.

Pendant son séjour à Marseille, Van Niel brava le mistral et le froid polaire pour prélever dans la cour du CRSIM un peu de sol gelé et en isoler des bactéries sulfo-oxydantes auxquelles il voulait que je m’intéresse. Son érudition était prodigieuse. Au cours de nos entretiens, il lui arrivait souvent de me dire que quelqu’un avait publié quelque chose d’important sur le sujet que nous discutions. Avec une pointe de coquetterie, il se plaignait de sa mémoire vieillissante. D’un air accablé, il posait ses lunettes d’écaille sur la table et prenait à deux mains son épaisse chevelure grisonnante. Puis, au bout de quelques secondes : « J’ai trouvé, s’écriait-il. Il s’agit d’un tel et vous trouverez la référence dans telle revue, telle année, page tant. »

Après le départ de Van Niel, le thermomètre n’avait pas tardé à remonter. Depuis six mois, nous avions quitté le boulevard Paul Doumer pour le 50 de la rue Saint-Jacques. Et, d’autre part, mon équipe de recherche s’était rapidement agrandie. Au premier collaborateur scientifique que j’avais recruté, Francis Pichinoty, étaient bientôt venus se joindre Jeannette Cattanéo, Marie-Claire Pascal, Jean-Pierre Belaïch et Jean Le Gall. Ils étaient tous plus jeunes que moi d’une quinzaine d’années et faisaient leurs débuts en microbiologie. Avec eux, je publiais de nombreux articles sur les bactéries sulfato-réductrices dont nous avions établi qu’elles étaient capables de fixer l’azote, de réduire non seulement le soufre mais encore le nitrite, la choline et l’hydroxylamine, ou encore de dégrader l’acide aspartique par un processus présentant des particularités intéressantes.

Je m’intéressais de plus en plus à la microbiologie du pétrole et mes publications sur ce sujet débouchèrent bientôt sur une grande aventure. Elle débuta à l’Institut Pasteur où, le plus souvent possible, j’allais voir André Romain Prévôt et Marcel Raynaud, l’un à Garches, l’autre rue du Dr-Roux. Un jour, j’en profitai pour faire une visite à Maurice Lemoigne, qui dirigeait le laboratoire de fermentation et dont les travaux dans ce domaine étaient classiques. Il me dit : « C’est bien, mon petit, ce que vous faites en province, mais on ne vous voit pas assez souvent à Paris. » Puis, il ajouta : « Vous tombez bien. J’ai reçu récemment des industriels du pétrole. Ils voulaient que je fasse pour eux des recherches sur la dégradation des hydrocarbures par les bactéries. Mais je leur ai conseillé d’aller plutôt vous voir à Marseille. » Je l’en remerciai et lui demandai de quels industriels il s’agissait. « Ce sont, me répondit-il, les gens qui fournissent du mazout à l’Institut Pasteur. Vous savez, ceux dont les camions-citernes portent les initiales BP. » Quelques années plus tard, j’ai raconté cette histoire qui me paraissait drôle au grand patron de la British Petroleum à Londres, mais il n’en apprécia pas l’humour et resta de marbre.

Peu après mon entretien avec Lemoigne, je reçus à Marseille la visite annoncée et c’est ainsi que, pour la première fois, je rencontrai Alfred Champagnat, le directeur des recherches de la SF-BP, autrement dit, de la très « franglaise » Société française British Petroleum. Il me proposa un contrat de travail sur l’utilisation des bactéries pour lutter contre la pollution de la mer et des rivières par les raffineries de pétrole. Ces études aboutirent à un rapport montrant que les bactéries dégradent rapidement la plus grande partie du pétrole, mais que la disparition complète de ses fractions les plus lourdes nécessiterait un très long séjour en bassin d’épuration. La religion écologiste n’était pas encore née et on en resta là.

Au terme des deux ans du contrat, c’était au printemps 1958, Champagnat m’invita à l’hôtel PLM de la gare Saint-Charles. Entre la poire et le fromage, Champagnat me dit : « Grâce à vous, j’ai découvert la microbiologie du pétrole. Cela me fascine, et il serait dommage que notre collaboration s’arrête là. Avez-vous une idée pour la poursuivre ? » Je lui répondis : « Pourquoi ne pas produire industriellement des protéines alimentaires ? » Il leva les sourcils d’un air étonné et je m’expliquai. Au cours de la discussion qui s’engagea, je commençai par dire que depuis longtemps, les levures de brasserie étaient utilisées en alimentation animale et que cette source de protéines avait fait la preuve de sa valeur nutritive et de son innocuité. L’expérience ainsi acquise avait conduit pendant les deux guerres mondiales à fabriquer en Allemagne plusieurs milliers de tonnes de levures cultivées sur mélasse, et à les employer comme ersatz de la viande pour l’armée et le population civile. J’ajoutai que durant l’Occupation, j’avais moi-même consommé les petits pains de levure produits à l’Institut Pasteur par Maurice Lemoigne et que je n’en avais pas gardé un mauvais souvenir. Rien, donc, ne me paraissait s’opposer en principe à faire de même en cultivant des levures sur pétrole. C’est d’ailleurs ce qu’en Allemagne Just et Schnabel avaient entrepris. Ils avaient cultivé deux espèces de levures, Candida lipolytica et C. tropicalis, sur des hydrocarbures paraffiniques synthétisés chimiquement à partir d’hydrogène et de gaz carbonique. Mais, la guerre avait pris fin avant que ce procédé ait pu être appliqué à grande échelle et, la paix revenue, le coût trop élevé de la matière première l’avait fait abandonner. Sans que je le sache, en 1955, W. Hoerburger avait repris ces études à l’université de Cologne, en employant des fractions de pétrole au lieu de paraffines synthétiques. Mais il avait renoncé à cause de difficultés technologiques qu’il jugeait insurmontables.

De mon côté, j’avais effectué avec les mêmes espèces des essais préliminaires sur le pétrole et d’autres hydrocarbures paraffiniques purifiés, et mes résultats étaient tout à fait encourageants. La croissance était aussi rapide que sur glucose, avec un temps de division cellulaire de l’ordre de l’heure. D’autre part, et c’est le point qui me paraissait le plus important, le rendement pondéral était voisin de cent grammes de poids sec de cellules pour cent grammes de substrat consommé, c’est-à-dire le double de celui obtenu avec le glucose. Ce fait en apparence surprenant s’explique aisément. Dans les deux cas, une molécule de substrat sur deux est complètement utilisée pour fournir l’énergie de croissance cellulaire. Mais le sort de celle qui est assimilée diffère. Les trois constituants chimiques du glucose, le carbone, l’hydrogène et l’oxygène, s’y trouvent dans les mêmes proportions relatives que dans la matière cellulaire produite, d’où un rendement pondéral de cinquante pour cent. Par contre, les hydrocarbures du pétrole ne contiennent que des atomes de carbone, chacun associé à deux atomes d’hydrogène, et, au cours de l’assimilation, il vient s’y ajouter un atome d’oxygène, ce qui compense à peu près exactement la quantité de substrat consommé à des fins énergétiques. Plus précisément, en tenant compte des poids atomiques des éléments, quatorze grammes d’hydrocarbures assimilés plus seize d’oxygène donnent naissance à trente grammes de biomasse. De sorte que, si une molécule de substrat sur deux est perdue, comme dans le cas du glucose, le poids de celle qui est assimilée double, et le rendement pondéral de la croissance est donc d’environ cent pour cent.

Champagnat paraissait de plus en plus étonné et intéressé. Il me demanda si et pourquoi on pouvait s’attendre à ce que les levures produites à partir du pétrole aient la même valeur alimentaire que celles cultivées sur mélasse. Je lui expliquai que, dans les deux cas, les protéines cellulaires sont synthétisées par les mêmes déterminants génétiques et sont donc globalement les mêmes. J’ajoutai que, d’après mes propres recherches, les levures dont je venais de parler utilisent exclusivement pour leur croissance certains constituants du pétrole, les hydrocarbures paraffiniques saturés, ou n-alcanes, et que ceux-ci sont depuis longtemps employés en industrie alimentaire et en pharmacie. De plus, j’avais établi que la dégradation des paraffines par les levures s’effectue par les mêmes intermédiaires que le métabolisme des graisses chez les animaux.

J’en vins à des considérations, que je développai longuement, sur la technologie des fermentations industrielles. Traditionnellement, elles sont effectuées en « batch », c’est-à-dire en ensemençant le milieu de culture avec un inoculum obtenu séparément, et en laissant la fermentation se poursuivre d’elle-même jusqu’à son terme. Dans ces conditions, les micro-organismes se multiplient d’abord à taux de croissance maximum et la population augmente de façon logarithmique.

Je proposai à Champagnat de substituer à la méthode classique de fermentation celle de la croissance continue en « bactogène » ou en « chemostat » dont la théorie venait d’être formulée indépendamment par Jacques Monod et par Léo Szilard et Aaron Novick. Son principe consiste en une culture dont une partie est continuellement prélevée et remplacée par la même quantité de milieu neuf, de sorte que la population microbienne tend d’une part à augmenter en fonction du taux de croissance et de l’autre à diminuer en fonction du taux de dilution par le milieu neuf. Monod avait montré qu’en milieu non renouvelé, lorsque la concentration restante de l’un quelconque de ces derniers s’abaisse au-dessous d’une certaine limite, la croissance se ralentit progressivement et prend toutes les valeurs intermédiaires entre son taux maximum et zéro.

Sans entrer dans les détails, il résulte de cette équation que, si le taux de dilution est ajusté de façon à être très légèrement inférieur au taux maximum de croissance, le système est auto-régulé et la population microbienne demeure indéfiniment stable, à une densité cellulaire très proche de sa valeur finale en milieu non renouvelé. Jusqu’ici, ce nouveau mode de culture n’avait été expérimenté qu’au laboratoire, mais j’étais convaincu qu’il serait possible de le transposer à l’échelle industrielle.

L’étonnement de Champagnat avait fait place à de l’enthousiasme. Il voulait entreprendre d’emblée la production de levures pour la consommation humaine et résoudre ainsi le problème de la faim dans le monde. Je pensais, moi aussi, que c’était sans doute possible. Mais il me semblait plus prudent de procéder par étapes et, puisque les levures étaient déjà utilisées en alimentation animale, de commencer par elles.

Quand, au grand soulagement du restaurant, on se leva enfin de table, il était plus de cinq heures du soir. Dans les semaines qui suivirent, Champagnat fit partager son enthousiasme par la haute direction de sa firme. Celle-ci m’accorda un nouveau contrat pour poursuivre les recherches fondamentales sur le métabolisme des hydrocarbures et, dans ce but, j’obtins du CNRS deux nouveaux chercheurs, une chimiste, Marie Konovaltchikoff, et Edgard Azoulay, un pharmacien réfugié d’Algérie où la guerre venait de commencer. D’autre part, pour développer les aspects industriels du programme dont j’avais défini les grandes lignes, la SF-BP créa, dans sa raffinerie de Lavéra, près de Martigues, une équipe d’ingénieurs, d’abord dirigée par Charles Vernet puis, à partir de 1960, par Bernard Lainé. Ce dernier, un polytechnicien, avait été recruté deux ans plus tôt, à la sortie de l’école, pour travailler sur le catalyse chimique et les procédés de raffinage. Pour faire plaisir à sa femme, qui était du Midi et voulait y rester, il accepta, sans grande conviction, de prendre la tête du projet microbiologie, et, sitôt qu’il l’eut fait, il fit preuve d’une remarquable efficacité. Pour compléter les notions que je lui exposais lors de mes fréquentes visites à Lavéra, il envoya deux de ses collaborateurs, Vinh Ki et du Chaffaut, l’un vietnamien et l’autre marseillais de vieille souche, suivre à la faculté des sciences mon enseignement de biochimie et de physiologie microbiennes. Plusieurs fois par semaine, ces agents de renseignement en mission spéciale venaient s’asseoir sur les bancs de l’amphithéâtre et prenaient séparément des notes qu’ils tapaient à la machine pendant la nuit pour les remettre le lendemain à leur jeune patron.

On avait décidé de mener de front les recherches technologiques dans les deux directions que j’avais explorées, c’est-à-dire d’utiliser comme substrat d’une part le pétrole et de l’autre les paraffines. Grâce à un procédé de filtration du pétrole sur tamis moléculaire, qui venait d’être mis au point par la BP, on disposait de paraffines extrêmement pures, ayant de dix à vingt-trois atomes de carbone. D’autre part, le gasoil contenait environ vingt pour cent de ces mêmes paraffines. À priori, chacune de ces matières premières avait des avantages et des inconvénients. Les paraffines étant complètement consommées par les levures, celles-ci pouvaient être utilisées telles quelles. Mais l’extraction préalable des paraffines à partir du pétrole était relativement coûteuse. En revanche, à cette époque, le baril de brut était à un dollar huit cents et le gasoil très bon marché, mais on pouvait s’attendre à ce qu’il soit difficile et onéreux de débarrasser les levures de toute trace de pétrole résiduel.

De 1958 à 1962, les deux procédés furent développés dans le plus grand secret, et la méthode de culture continue que j’avais préconisée donna vite d’excellents résultats. Champagnat m’avait proposé d’entreprendre des études en vue d’améliorer, à l’aide d’agents mutagènes, les performances de mes souches de levures, et d’en isoler d’autres à partir des milieux naturels. Mais je lui dis que cela me paraissait inutile. En effet, je lui expliquai que, du point de vue génétique, la stratégie à employer diffère suivant le but de la fermentation. Lorsqu’il s’agit d’obtenir un antibiotique ou tout autre substance produite en très faible quantité par le micro-organisme utilisé, la sélection de mutants obtenus artificiellement s’impose. Par contre, notre objectif était spécifiquement d’accroître la vitesse et le rendement de la croissance. Or on pouvait prévoir que, dans une culture continue poursuivie pendant des semaines et des mois, et donc pendant d’innombrables générations, il se produirait spontanément une infinie variété de mutations. On pouvait s’attendre aussi à ce que, par le jeu de la sélection naturelle, les mutants ayant acquis la faculté de se développer plus vite et de mieux assimiler les hydrocarbures éliminent les autres organismes. À son tour, cette nouvelle population présenterait des mutations allant plus loin dans le même sens et ainsi de suite, jusqu’à ce que, par étapes successives, l’optimisation recherchée atteigne la limite du possible, c’est-à-dire celle imposée par le second principe de la thermodynamique. C’est pourquoi je pensais qu’il suffisait d’attendre. Les faits ne tardèrent pas à me donner raison. Au bout de quelques mois de culture continue, le rendement pondéral des souches de Candida lipolytica et de C. tropicalis atteignit sa valeur théorique, légèrement supérieure à cent grammes de cellules pour cent grammes d’hydrocarbures consommés. D’autre part, la vitesse maximale de division était passée de deux heures à moins d’une heure et demie, et la teneur des levures en protéines de quarante-cinq à soixante pour cent de poids sec. À cette époque, les manipulations génétiques n’existaient pas encore, mais je ne crois pas qu’elles auraient permis de faire mieux.

Le refroidissement et l’aération des cultures posaient d’importants problèmes technologiques.En ce qui concerne l’aération, on a classiquement recours au barbotage d’air comprimé et à un vigoureux brassage de la culture au moyen d’une hélice. Cependant, malgré toutes les précautions prises pour conserver le secret du projet, le bruit s’était répandu que la SF-BP s’apprêtait à cultiver des levures sur pétrole, et Lainé me dit un jour qu’un certain Lefrançois était venu lui proposer ses services. C’était le patron d’une petite entreprise qui construisait des fermenteurs d’un type nouveau, dit « air-lift ». Son principe consistait en un cylindre creux plongeant verticalement dans la culture et à l’extrémité inférieure duquel est injecté de l’air comprimé. Le milieu liquide ainsi entraîné vers le haut par les bulles d’air redescend autour du cylindre et circule dans le fermenteur avec une grande turbulence. Lefrançois avait installé plusieurs de ces appareils en Roumanie, pour la production de levure à partir de la mélasse et, d’après lui, les résultats étaient excellents. Je ne croyais pas beaucoup à ce système, mais on procéda néanmoins à quelques essais avec un petit modèle de laboratoire, et je dus me rendre à l’évidence. Les résultats étaient très supérieurs à ceux obtenus avec une agitation mécanique et c’est sur le principe air-liftqu’on construisit à Lavéra un premier fermenteur pilote pour produire les quantités de levure nécessaires aux essais nutritionnels et toxicologiques. La SF-BP voulait les entreprendre elle-même. Mais, je fis remarquer qu’en cette matière, on ne pouvait être à la fois juge et partie, et ces études d’importance capitale furent confiées à des organisations spécialisées de compétence mondialement reconnue.

Personnellement, je pensais que, dans les fermenteurs de grande capacité fonctionnant en continu, il serait coûteux et très difficile, si ce n’est impossible, de maintenir longtemps des conditions axéniques, c’est-à-dire de cultiver les levures en l’absence de toute contamination accidentelle par des bactéries, et ce problème était une des mes principales préoccupations. On avait demandé à Lefrançois quelles précautions il avait prises à ce sujet dans ses installations de Roumanie et il avait paru très étonné par cette question. C’était un autodidacte, qui s’était lancé dans la construction de fermenteurs industriels de façon empirique, et il répondit qu’il n’avait jamais constaté de contamination bactérienne. On l’avait prié de dire comment il examinait les cultures, et il avait sorti de sa poche une loupe pliante dont le grossissement, manifestement inférieur à celui des lentilles de Loewenhoek, lui permettait à peine de voir les levures et pas du tout les bactéries. Je m’en amusai beaucoup, mais la suite ne tarda pas à me montrer que, comme Lefrançois, la fortune est aveugle et qu’elle sourit aux audacieux.

Dans le but de réduire autant que possible les risques de conta-mination bactérienne, j’avais résolu d’utiliser le fait que, contrairement aux bactéries, dont la plupart se développent mieux en milieu neutre ou faiblement alcalin, les levures préfèrent les milieux acides. Procédant par tâtonnements, on constata que dans une culture à pH 4,0 sans aucune précaution d’asepsie, le nombre de bactéries contaminantes ne représente qu’une fraction négligeable de la biomasse totale. Je fis procéder à une série de tests nutritionnels et bactériologiques qui démontrèrent de façon concluante que les espèces de bactéries capables de se développer dans ces conditions sont toujours les mêmes et qu’elles sont totalement dénuées de toxicité ou d’autres effets nocifs pour les animaux alimentés avec les levures ainsi produites. Les investissements et les frais de fonctionnement considérables qui auraient été nécessaires pour opérer à l’échelle industrielle dans des conditions axéniques me parurent donc inutiles et je conseillai d’y renoncer.

Cette importante décision m’a valu une amusante controverse scientifique. Elle eut lieu quelques années plus tard, alors que la première usine fonctionnait déjà à Lavéra de façon pleinement satisfaisante et que la production de protéines à partir du pétrole suscitait un grand intérêt dans le monde entier. Je participai à un colloque dont la vedette était Boris Chain. Après le prix Nobel qu’il avait partagé avec Flemming et Florey pour la découverte de la pénicilline, Chain avait émigré d’Oxford à Rome où il dirigeait l’Institut italien de la santé et où il avait entrepris des études technologiques sur la production des antibiotiques. Avec l’autorité que lui conféraient ses travaux, il déclara publiquement qu’il était inconcevable pour un microbiologiste d’entreprendre une fermentation industrielle autrement qu’en culture pure. Je lui objectai que le vin ne se fait pas ainsi et que chacune des innombrables variétés de fromages fabriqués en France résulte de diverses associations entre certaines espèces de bactéries et de moisissures. Or, ajoutai-je, en Normandie, il n’arrive jamais qu’un camembert se transforme accidentellement en roquefort. Ce qui démontre qu’à condition d’opérer dans des conditions rigoureuses, une culture mixte peut rester stable indéfiniment. J’eus bientôt l’occasion de raconter cette anecdote à André Lwoff pendant que je lui faisais visiter l’usine de Lavéra. Coiffés de casques en matière plastique, nous avions grimpé par de raides escaliers métalliques jusqu’au sommet d’un des gigantesques fermenteurs. Lwoff contempla un moment en silence le violent bouillonnement de la culture brassée par le système air-lift. Puis il me dit en souriant : « Si Pasteur voyait ça ! » Je lui fis remarquer que tout se passait à ciel ouvert, sans aucune précaution d’asepsie et je lui rapportai ma discussion avec Chain. « M’auriez-vous demandé mon avis, je vous aurais dit la même chose que lui, me répliqua Lwoff. Mais vous avez eu raison de ne pas me consulter. »

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